lundi 28 février 2011

Comment j'ai traversé l'Europe toute seule à même pas 14 ans (part 4 et fin)

Me voilà partie pour 30 heures d'autocar, arrivée prévue le lendemain à 17h. Étrangement, je garde peu de souvenirs du voyage en lui-même. Des escales dans différentes villes, du monde qui monte, un autocar plein à craquer. A fortiori, je me retrouve avec une voisine, nous bavardons un peu. Cela n'intrigue personne de voir une adolescente de 14 ans voyager seule. Personne ne pose de questions.

A midi, puis le soir, il y a une halte pour le repas. Tout le monde a prévu son pique-nique. Ma maman aussi, mais elle n'avait pas vu assez large, j'avais de quoi manger pour deux repas, je n'avais pas de glacière et en plein été, tout a rapidement daubé. Bizarre, d'habitude elle est très prévoyante sur ce point. J'ai un peu d'argent en poche, des francs et des devises, mais j'ai peur de manquer, alors je n'achète rien.

Je ne sais pas non plus comment j'ai réussi à passer la frontière. Je n'ai attiré l'attention de personne. Mon passeport a bien été consulté par les douaniers, mais aucune question, encore une fois. En fait, cela m'arrangeait, je ne voulais pas qu'on me remarque, je voulais juste arriver à bon port.

Finalement, je n'ai pas eu de vrais soucis pendant ce voyage et je n'étais pas vraiment inquiète, encore moins consciente du danger potentiel qui pouvait m'entourer. Sauf peut-être au petit matin, le lendemain. Quand, sur l'aire d'autoroute, pendant une pause pipi, j'ai craqué et je me suis payé un petit café au lait pour le petit-déjeuner (que j'ai dû demander dans une langue étrangère, j'avais déjà quitté la France). Dans la fraîcheur matinale, après une mauvaise nuit à dormir assise dans mon fauteuil, je savoure ma boisson chaude et je m'attarde un peu au comptoir. En sortant du café, je vois mon autocar passer devant moi : je me retrouve à faire de grands mouvements de bras pour que le chauffeur me voie et daigne s'arrêter. Il me passe un savon parce que je suis en retard! Je regagne ma place honteuse et surtout le coeur battant : on a failli m'oublier sur une aire d'autoroute à l'étranger, je voudrais bien ma maman...

La fin du voyage approche, on annonce la ville où je dois descendre. Je me prépare, je reste debout devant la porte pendant au moins une heure : j'ai trop peur de m'endormir et de rater mon arrêt! Heureusement, ma tante sera à la gare routière pour m'accueillir, je pourrai me blottir dans son giron et la laisser me coller deux gros baisers joyeux sur les joues.

Sauf que... sauf qu'il est à peine 12h, l'autocar arrive à la gare routière et ma tante ne viendra pas avant 17h, comme nous en avions convenu. Je descends les marches et mes compagnons de voyage retrouvent leurs familles, ça s'embrasse dans tous les sens, ça rit à gorge déployée et ça s'en va bras dessus bras dessous. Pourquoi tout le monde est au rendez-vous sauf ma famille à moi? Pourquoi nous a t-on dit 17h au lieu de midi?

La gare se vide peu à peu, je me retrouve seule. C'est dimanche, c'est l'heure du déjeuner, c'est la canicule, il n'y a pas foule. Je m'assieds sur un banc, je réfléchis. Alors que j'ai tout affronté avec beaucoup de maturité, je me retrouve comme une petite fille qu'on a oubliée. J'ai les larmes aux yeux, je suis arrivée, j'y suis arrivée, et pourtant je suis encore seule au bout du chemin.

J'étudie le champ des possibles : rouiller à la gare routière jusqu'à 17h, ce qui me laisse 5 heures pour ruminer ma solitude. Ou prendre mon courage à deux mains (encore une fois) , traverser la grande avenue à  4 voies où les voitures ne cessent de circuler à toute vitesse, et aller passer un coup de téléphone dans le café en face.  Je vérifie que j'ai bien le numéro  et un peu de monnaie. Je n'ai pas beaucoup d'argent, je me prends à prier pour que le prix d'une communication n'ait pas trop augmenté depuis l'année précédente.

Je pousse la porte du café, celui-ci est désert. Le patron me regarde, la mine patibulaire. Il n'a rien de rassurant, mais en même temps, il me semble que c'est bien le premier à se demander ce que je fous là, toute seule. Avec un accent à couper au couteau (et pourtant, je suis bilingue), je lui demande si je peux téléphoner. Il est méfiant, il doit penser que je n'ai pas d'argent, et puis je dois avoir une mine de déterrée. Mais il me pointe le combiné avec son menton.

A cette époque, il n'y avait que deux téléphones dans tout le village, ma tante n'avait pas de ligne directe. Il fallait que je téléphone au café du village, que je demande qu'on aille la chercher, que j'attende une dizaine de minutes, puis que je rappelle pour pouvoir enfin lui parler. A l'heure du téléphone portable, cela semble complètement absurde et pourtant, c'était bien comme cela que ça fonctionnait.

A partir de maintenant (sic!), il fallait que j'aie de la chance : que le café du village soit ouvert, que quelqu'un d'aimable aille chercher ma tante, qu'elle soit à la maison et non pas à la plage comme je le craignais. Tout n'était qu'un concours de circonstances.

Je crois que ma bonne étoile a dû finir par avoir pitié de cette adolescente de 14 ans qui zonait à 2000km de la maison. Ma bonne étoile a attrapé ma tante au vol tandis qu'elle partait à un repas dominical en famille et lui a dit que je l'attendais. Et elle est arrivée, une heure après.

Voilà comment j'ai traversé l'Europe toute seule, à même pas 14 ans. Il aurait pu m'arriver plein de choses, et personne ne s'est étonné de ma présence, à aucun moment. J'en garde une certaine fierté, mais aussi le sentiment d'avoir grandi un peu trop vite à mon goût. Cet été-là a vraiment marqué une rupture avec l'enfance, mais aussi avec mes parents et a, sans aucun doute, conditionné ma vie d'adulte.  J'ai longtemps attendu que quelqu'un me raconte la même histoire pour que je puisse enfin accepter que ce type de voyage est "normal" pour une jeune fille de 14 ans. Peut-être mon récit va-t-il recueillir quelques témoignages dans ce sens, pour que je me sente moins seule.

J'espère que le voyage t'a plu, il a remué pas mal de choses en moi! Merci pour le divan!

10 commentaires:

  1. je t'avoue que mon père était ultra protecteur ..le genre à venir me chercher en boîte pour pas que je rentrer avec quelqu'un de saoûl..je critique mais maintenant que je suis parent je crois que je ferais pareil )..donc traverser l'Europe toute seule je crois qu'il aurait fait une attaque ))...tu m'as fiché la trouille avec le coup de l'autocar !

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  2. C'est marrant parceque je n'ai pas le même ressenti que Choco. En fait au départ je pensais que tu étais partie en vacances seule, à travers l'Europe. Je sais qu'à 14 ans j'étais très mature et indépendante et du coup ça ne me choque pas que tu aies pris le bus seule pour rejoindre ta famille. Par contre je vois que toi tu l'as mal vécu et que tu en veux à tes parents. Mais s'ils avaient refusé de te laisser partir, tu leur en aurait peut être encore plus voulu non ? Tu leur en a parlé ? Ca serait peut être l'occasion de crever l'abcès :)

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  3. je suis un peu comme Leoetlisa. J'ai l'impression que tu l'as mal vêcu pourtant tes parents ont dû penser que tu n'étais pas seule. Ils n'ont pas réalisé que tu n'étais pas prête aussi. Peut-être que tu avais l'air prête dans ta façon d'être.

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  4. Ah non, je ne l'ai pas mal vécu, au contraire! J'en aurais bien plus voulu à mes parents s'ils m'avaient empêchée de partir! ;-) quand je parle de rupture, je parle de transition, un passage à l'âge adulte un peu abrupt. J'ai consulté les conditions de voyages sur la ligne d'autocars aujourd'hui, une personne de moins de 16 ans ne peut pas voyager seul... A 14 ans, il me semble qu'on n'est encore un peu fragile, tout simplement...

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  5. Ce qui m'étonne le plus dans ton récit finalement, c'est le manque d'intérêt et d'attention que les autres voyageurs avaient pour toi!!!! Personne dans le car pour signaler ton absence au moment du départ de l'aire d'autoroute??? Personne à l'arrêt final qui s'inquiète de voir que personne n'est là!!! Parce que finalement, j'ai connu une ado qui partait seule en Espagne, en bus, sa grand-mère l'y attendait, le trajet était long également. C'est cependant une sacrée aventure...

    Tiens pour la petite histoire, j'ai traversé la France d'est en ouest, en stop avec une copine, à 17 ans.... Ce fut sacrément dangereux! Mais mes parents ne le savaient pas.


    Bon lundi à toi!!!

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  6. Je pense qu'à 14 piges, j'aurais fondu en larmes à bien des moments de ce voyage !

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  7. @Chrys : ben non, personne... en même temps, je me tenais beaucoup à l'écart, je voulais assumer. Ma voisine d'autocar n'a pas tiqué, elle dormait à moitié... L'autostop, c'est clair que c'est plus dangereux encore!

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  8. c'était pas l'europe, c'était juste la france, mais je l'ai traversé à partir de 13 ans avec ma petite soeur de 4 ans dans les basques pour aller en vacances à droite ou à gauche... merci pour le récit !

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  9. Je ne suis pas partie seule non plus a 14 ans en autocar, oui a 18 et j'ai eu la trouille , un peu, surtout que j'ai faillir perdre le bus, aussi comme toi , qui m'est passé devant, par contre comme LeoetLisa si tes parents t'aurait dit non, au dernier moment avant de monter a l'autocar,tu aurais vécue ça d'une autre façon et tu les aurait peut-être voulue aussi de ne pas te laisser partir? va savoir ;)
    pour te rassurer , mon père avait un côté protecteur certes, mais pas énorme, dans le fait ou il voulait qu'on devienne autonome le plus tôt possible,, la peur de ma vie et cette coupure que tu parles avec l'enfance et la vie, ça m'est arrivée lors une sortie avec l'école, je devais avoir dans les 10 ans, on avait une chorale et on est allée chanter dans un grand magasin du centre ville pour noel, sauf que tout le monde est partie, je pensais que le bus de l'école nous rammentait a la maison après et visiblement mes parents aussi, puisque quand ça a finie, tout le monde est venue chercher ses enfant et sont parties, je suis resté seule, dans ma ville certes, mais a 10 ans , assez loin de mon quartier et a 21.00 heures passées, j'ai eu très peur prenant le retour ! après ça.. j'allais de par tout tout seule .; donc ça m'a fait grandir, mais comme tu dis, avant l'heure et je me suis sentie abandonnée par mes parents, ce qu'est terrible!

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  10. je voulais pas écrire l'enfance et la vie. mais l'enfance et les parents ( pour la coupure) j'ai tapé trop vite, dsl pour les fautes! ;)

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